A la suite de l’Appel de Kinshasa du 28 mai 2020, je propose un programme de sortie de crise dénommée TUMBI-19 décliné en 19 mesures. TUMBI est un mot wolof signifiant « Émerger » : sortir la tête de l’eau pour éviter la noyade.

Il est vrai que la bataille contre le coronavirus n’est pas encore gagnée. On peut même dire que si les meilleures stratégies ne sont pas adoptées et mises en œuvre avec rigueur, la victoire souhaitée ne pourra même plus être espérée raisonnablement. Malgré tout, on ne peut pas attendre un hypothétique « clap de fin » pour réfléchir aux voies et moyens de « réparer les dégâts » causés par la pandémie de la COVID-19 et établir un programme pertinent de sortie de crise sur les plans économique, social et sanitaire. Gouverner, c’est prévoir.

La souffrance et l’inquiétude ne sont plus à démontrer. Elles sont partagées et chacun gère sa part comme il peut, avec plus ou moins de courage et de réussite.

L’Histoire se chargera de jeter un regard objectif et exhaustif sur les responsabilités des uns et des autres dans la gestion de la crise pour en tirer les leçons surtout pour les générations futures.

L’observation et l’écoute permanente d’une part et, les retours que j’ai le privilège de recevoir quotidiennement d’autre part, m’ont permis de comprendre que nos compatriotes qui ont souffert et souffrent encore des conséquences de la pandémie attendent des leaders politiques qu’ils soient de vrais Femmes et Hommes d’État, productifs, et qu’ils apportent des solutions pertinentes et durables à cette situation inédite, complexe et difficile, pour le bonheur des sénégalaises et sénégalais.

Au moment où les blessures saignent, où elles ne sont pas guéries, encore moins cicatrisées, nos compatriotes n’attendent pas du pouvoir en place de continuer à gouverner comme avant et de l’opposition politique de continuer à s’opposer comme avant.

Le seul combat post COVID qui vaille est de trouver des solutions pour que chacun d’entre nous puisse déposer, rapidement, sa part de souffrance et d’inquiétude dans la corbeille de l’oubli. C’est le moment de proposer un Programme de sortie de crise pour une durée de deux ans.

Le Programme TUMBI-19 que je propose repose sur la nécessité de réduire de façon significative l’endettement public en faisant recours à des financements alternatifs adossés à la valorisation des actifs constitués par les ressources naturelles.

La relance économique passera par le financement des infrastructures pour un montant de Quatre mille (4000) milliards FCFA par le biais de l’exploitation des ressources naturelles (et non l’endettement public) à travers un Échange Ressources-Infrastructures, avec la participation de groupements d’entreprises sénégalaises et étrangères de travaux publics, de construction, d’assainissement etc.

L’adoption de « Partenariats public-Privé (PPP) », marchands et non marchands, permettra aussi de relancer les secteurs clés de l’économie et de réaménager le territoire à travers la valorisation du foncier, des actifs miniers, pétroliers et halieutiques.

Cette option renforce les capacités d’intervention de l’État notamment dans le soutien aux personnes vulnérables (personnes à mobilité réduite, personnes atteintes d’invalidité, retraités, grands malades, blessées de guerre, etc.) avec l’instauration d’un minimum vieillesse et d’un Fonds de soutien aux personnes vulnérables.

Le soutien aux ménages est devenu urgent. Il se fera à travers la réduction des coûts du loyer avec un système de compensation pour les propriétaires, la facilitation de l’accès à la nourriture, la disponibilité de l’accès à l’eau, l’électricité, la connexion et le transport à un coût réduit.

Ces mesures vont de pair avec la suppression de certaines institutions et la réduction du train de vie de l’État. Il en est ainsi de la suppression :

  • du Conseil économique, social et environnemental (CESE) et la mise en place d’un Conseil d’Orientation de vingt-cinq (25) membres.
  • du Haut Conseil des Collectivités territoriales (HCCT) et la mise en place d’un Conseil supérieur des Collectivités territoriales de quinze (15) membres.

Il faut également créer d’un Fonds d’Investissement communal pour améliorer les conditions de vie dans les communes et adopter un nouveau Schéma d’Aménagement du Territoire afin de tirer profit des vocations des localités notamment à l’intérieur du Sénégal.

Dans ces conditions, il est impératif de réduire le train de vie de l’État pour réaliser des économies à travers un Programme spécial de réduction du train de vie de l’État et de lutte contre le gaspillage avec notamment la réduction des déplacements à l’étranger, la fermeture et le regroupement d’ambassades, la standardisation des moyens de transport à acquérir par les services publics, la réduction des dépenses de fonctionnement et, entre autres, l’aliénation de certains biens immobiliers de l’État.

Avec le ralentissement inévitable des flux d’import-export, il convient également d’aider les entreprises sénégalaises, notamment les petites et moyennes entreprises, à réorienter leurs activités vers des secteurs porteurs de croissance inclusive comme l’agriculture, la pêche, l’élevage et l’artisanat de soutien au tourisme, ce qui permet de promouvoir l’emploi et d’augmenter les revenus des ménages durement éprouvés par la crise sanitaire.

Les chaines de transformation sur place du lait, de la viande, du poisson, des cuirs et peaux, de l’arachide, des fruits et légumes, des céréales pour des aliments de bétail et de diverses farines, pour l’autosuffisance alimentaire et la consommation locale, doivent être privilégiées. Il faut alors réaliser des infrastructures de stockage, de transformation et de transport, encourager la recherche et la formation professionnelle aux métiers y affairant.

Pour ce faire, l’État doit bâtir un pont de financement massif auprès des institutions bancaires, établissements de crédit et compagnies d’assurances, sous sa garantie, au profit des entreprises notamment celles féminines.

L’articulation entre le développement industriel et le renforcement du parc énergétique est proposée pour renforcer l’offre d’emplois notamment pour les jeunes.

La création des emplois doit passer par le développement de l’industrie à travers l’instauration d’une obligation de transformer sur place une partie des ressources naturelles extraites et la promotion de la transformation des produits agricoles. Il s’agit également de relancer l’industrie culturelle à travers l’identification, la production, la promotion et les échanges des produits culturels et artistiques.

Pour ce faire, des réformes et investissements nécessaires sont indispensables pour doubler la capacité actuelle de production de l’énergie en maintenant l’option du mix énergétique avec un fort recours au gaz moins cher et moins pollueur de l’environnement et en renforçant le réseau de distribution. Un pourcentage de 2,5% du Budget de l’Etat doit être alloué chaque année aux investissements relatifs à l’énergie, pour une fourniture durable.

Une nouvelle loi d’orientation pour les énergies renouvelables est nécessaire pour instituer des zones d’installation prioritaire, l’effacement par le biais du solaire pour les grandes industries, l’exonération totale pour obtenir 500 MW supplémentaires, la libéralisation de la vente d’énergies renouvelables non produites par la SENELEC. La priorité de la fourniture de l’énergie doit être accordée à l’industrie.

L’électrification rurale doit être renforcée dans le cadre de la réorganisation et la modernisation des villages à travers l’aménagement du territoire.

En ce qui concerne l’emploi toujours, la sauvegarde des emplois actuels par le biais de mesures d’accompagnement des entreprises doit être poursuivie et élargie.

Les pistes suivantes de promotion de l’emploi des jeunes doivent être explorées. Il s’agit du développement industriel, de la réorientation des activités des entreprises sénégalaises vers les secteurs à croissance inclusive, de l’organisation du secteur informel et du renforcement du financement de la Délégation à l’Entreprenariat rapide (DER) et des Domaines agricoles communautaires (DAC).

Pour l’optimisation de la collecte de l’impôt, des réformes sont indispensables dans les régies financières (douane, impôts, trésor) en vue d’accélérer les procédures à travers la l’interconnexion et la dématérialisation, l’identification exhaustive des contribuables et l’adoption de schémas adaptés de localisation du fait générateur de l’impôt. Une réforme est indispensable pour limiter les contraintes du système déclaratif, améliorer l’identification des contribuables (boucle fiscale), le recouvrement, une localisation adéquate de l’impôt pour élargir l’assiette dans le sens du projet « Yaatal » de la Direction générale des Impôts et Domaines et réaliser une plus grande équité fiscale.

Il convient aussi de réaliser l’interconnexion informatique de tous les acteurs (douane, impôts, trésor etc.) à travers une blockhchain bloc fiscal. D’autres blocs peuvent être initiés : bloc immobilier, bloc des agréments, bloc marchés publics, bloc comptabilité matières, bloc ressources naturelles etc.

De plus, le projet « SÉNÉGAL Intelligence Artificielle » que nous proposons peut loger son site pilote au ministère chargé des Finances du fait de la disponibilité et de l’agrégation de la masse de données qui y transitent et l’adoption de stratégies d’innovation. Il sera mis profit les expertises de l’ADIE, de GAINDE 2000 et des startups privées.

Dans le cadre de l’intégration ouest africaine, le Sénégal devra s’atteler à une meilleure utilisation de l’instrument monétaire et à renforcer les échanges intracommunautaires, le transport et les télécommunications. Le renforcement du positionnement du Sénégal dans la sous-région doit se faire à travers les échanges intracommunautaires, le développement du transport multimodal (rail, route mer, air), des télécommunications (satellites) etc.

La synergie entre pays de la sous-région pour la transformation industrielle des minerais (fer, bauxite, cuivre, etc.) et des produits agricoles est une option à promouvoir. Il est donc nécessaire de procéder à la révision des schémas d’intégration en vue de renforcer la souveraineté économique, monétaire et énergétique.

La crise de la COVID-19 a révélé la place centrale d’un capital humain épanoui dans l’économie réelle. Il convient donc de renforcer de façon significative les investissements dans l’éducation, la santé et la sécurité. La diaspora doit également être soutenue et ses atouts valorisés.

L’éducation doit être remise à plat. L’organisation de la reprise des enseignements à tous les niveaux, avec un rattrapage du quantum horaire perdu et l’organisation des examens indispensables, est un devoir de l’État. Il faut le faire suivant un calendrier consensuel après avoir réuni les conditions optimales de sécurité sanitaire.

Plus décisivement, c’est le moment de lancer une réforme profonde de l’éducation portant sur un nouveau modèle éducatif proposant des solutions pertinentes aux questions essentielles qui secouent l’école sénégalaise. Ce modèle prendrait en charge la productivité, la formation des jeunes filles, la formation professionnelle, la fonction enseignante, le contenu des programmes, les langues nationales, l’éducation religieuse, l’intégration des daaras dans le système éducatif, l’adaptation du rythme scolaire etc.

Un Fonds de Relance de l’Education de 8000 milliards FCFA, alimenté par les lignes de financement obtenus avec la garantie des ressources naturelles certifiées, est mis en place. Il permet de préfinancer l’éducation et de recevoir le remboursement partiel des travailleurs sortant du système éducatif. Ce Fonds revolving est le levier pour assurer la gratuité de l’éducation.

La santé doit être soignée. Il convient de réaliser les infrastructures de santé nécessaires pour dessiner une carte sanitaire couvrant correctement le territoire national avec notamment la mise en place d’un réseau de polycliniques dans chaque département. Le relèvement général du plateau médical et l’aménagement d’un réseau de véhicules médicalement équipés pour atteindre toutes les parties du pays sont également pris en compte par TUMBI-19.
Un accent particulier est mis sur la prévention en matière d’hygiène en général et, notamment en matière de prévention médicale.

Une réorganisation du service d’hygiène avec un renforcement substantiel des moyens matériels et humains, le recrutement des auxiliaires de santé parmi les soldats en fin de formation initiale, seront entreprise.

Une réforme profonde du système de santé est également nécessaire pour la formation du personnel médical notamment en matière de santé publique.

La recherche doit faire l’objet d’une attention particulière avec une dotation initiale de cinquante (50) milliards FCFA, c’est une question de sécurité sanitaire. Un budget annuel de 600 milliards FCFA pour la santé publique doit être prévu pour au moins cinq ans.

Quant à la sécurité, elle implique le renforcement du dispositif sécuritaire frontalier avec des postes mixtes ou juxtaposés entre la police, la gendarmerie et la douane.

Un renforcement de la contribution de l’Armée nationale à la vie citoyenne et à la sécurisation sera recherché avec les acteurs concernés notamment les associations de jeunes.

L’organisation d’un dispositif de surveillance des sites sensibles est vitale (centrales électriques, grandes industries, infrastructures de production et d’alimentation en eau, réseau de télécommunications etc.). La sécurité des routes, ports et aéroports ainsi que des lieux de rassemblements fera l’objet d’une veille scrupuleuse.

Le label de sécurisation sanitaire, « GM7VI », sera institué. Ainsi, pour obtenir ce label, les commerces, restaurants, bureaux, usines, lieux de culte, et autres services accueillant du public, devront attester qu’au moins sept (7) Grandes Mesures contre les Virus et autres Vecteurs de maladies ont été rigoureusement observées. Le nouveau Service d’Hygiène et de Sécurité sanitaire sera chargé de la surveillance de la mise en œuvre de ce protocole.

Enfin, il est préconisé la mise en place d’une nouvelle police municipale dans laquelle doit se fondre l’Agence de Sécurité de Proximité.

Nos compatriotes vivant à l’étranger, particulièrement éprouvés par la crise de la COVID-19 : perte d’emplois et d’opportunités de travail, pertes humaines et stigmatisation intolérable. Nos compatriotes vivant à l’étranger doivent faire l’objet d’une attention particulière à travers la régularisation de leur situation administrative et économique et sociale, leur sécurité, la facilitation du retour et de la réinsertion. Il convient surtout de lever des fonds pour le financement des projets des émigrés avec le levier constitué par leur important apport, à travers une société d’actions « DIASPORA S.A » à créer avec un compte courant initial de 300 milliards FCFA, soit le tiers des envois des émigrés au Sénégal, à libérer progressivement par les actionnaires.

La gouvernance transparente est une ligne transversale indispensable pour la réussite du TUMBI-19. Mise en œuvre dans des secteurs sensibles comme l’administration et la justice, elle contribue à rassurer les citoyens et les investisseurs. Quelques mesures y contribuent comme la réforme de l’administration publique mettant l’accent sur la promotion du critère du mérite pour l’accès à la fonction publique et aux postes de responsabilité et sur la réorganisation du travail avec un recours aux technologies de l’information et sur la formation efficace du personnel et son évaluation.

Il convient aussi de procéder à la réforme de la justice en vue de renforcer son indépendance, accompagnée d’un renforcement des moyens. Le traitement diligent des dossiers en instance en justice notamment sur les questions liées à la gouvernance dans les affaires publiques et les litiges dans les affaires économiques pour rassurer les investisseurs et les citoyens, est un indicateur important de bonne gouvernance.

La réorganisation des services de contrôle des finances publiques dans le cadre d’un regroupement des organes selon les fonctions de prévention, de contrôle et de répression, est devenue incontournable.

La désorganisation du commerce intérieur a été un fait marquant pendant la crise. Il faut le réorganiser en rétablissant les stades de commerce, en implantant des zones d’emplacement dédiées, en permanence ou provisoirement, à des catégories de commerçants, en réorganisant les « loumas » (marchés hebdomadaires) et instaurant des conditions d’exercice du commerce respectant les règles d’hygiène et de sécurité des consommateurs. La réforme est également de mise pour le transport des personnes et des marchandises.

Le programme TUMBI-19 ne doit aucunement justifier la remise en cause du fonctionnement normal des institutions et le respect scrupuleux des droits et libertés des citoyens. Ainsi, un calendrier électoral consensuel et précis doit être adopté avec l’organisation des élections locales en juin 2021.Aucun changement ne doit être opéré sur les dates des élections législatives prévues en 2022 et l’élection présidentielle de 2024.

Compte tenu du retard enregistré dans l’audit du fichier, il convient de mettre en place un nouveau fichier électoral constitué de tous les citoyens en âge de voter et non frappés d’incapacité conformément au Code électoral (L.27). Ensuite, des périodes de révision-auto radiations et de mise à jour des changements personnels de situation, sont organisées. Quant aux autres conditions de participation et d’organisation des élections, les efforts de recherche de consensus entre les acteurs sont à poursuivre dans le cadre du dialogue politique.

Enfin, le respect, par le pouvoir politique, des droits et libertés notamment le droit de manifester sans aucune restriction politicienne et sans arrestations arbitraires, est une exigence permanente.

Les grands axes du Programme TUMBI-19 sont consignés dans un nouveau budget consensuel exceptionnel de Dix-huit (18) mois (juillet 2020- décembre 2021) avec une nouvelle politique d’octroi des exonérations fiscales et douanières mettant l’accent sur leur utilisation pour l’incitation à l’investissement structurant et productif. L’activité touristique, par exemple, pourrait être éligible au régime des zones et points francs pour réduire le coût de la destination Sénégal.

Chaque mesure de ce Programme fera l’objet d’un développement détaillé pour en indiquer le bien fondé, les retombées positives, les préalables et mesures d’accompagnement. Les diligences à mettre en œuvre et la qualité des ressources humaines aptes à les conduire devraient permettre d’obtenir des résultats probants.

Le programme TUMBI-19 sera-t-il un embryon de Programme commun post COVID-19 ? Sera-t-il appliqué un jour ? Quand ? Entièrement ? Partiellement ? Par qui ? Comment ? Dans quelles conditions ? Autant de questions dont la réponse se trouve dans les mains du peuple sénégalais.

Par Boubacar CAMARA

Citoyen sénégalais

Juin 2020

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